Les articles critiques


Critique et prix littéraires jeunesse

Par Janine Despinette


Le prix littéraire, une critique sélective.

Le catalogue des Children's prize books (ouvrages pour enfants dotés d'un prix littéraire) publié par la Bibliothèque internationale de livres pour la Jeunesse de Munich faisait mention en 1983 de 187 prix nationaux pour 38 pays et 6 prix internationaux.

Et dans ce répertoire de 650 pages sont renvoyés aux historiens de la littérature comme aux sociologues qui voudraient lire entre les lignes, les reflets des conceptions de chaque pays quant aux finalités de la littérature juvénile.

Quelque 3 500 écrivains et 2 000 illustrateurs ont vu à un moment donné une de leurs oeuvres mise en valeur aux yeux de leurs pairs et du grand public.

Le professeur Walter Scherf à qui l'on doit cette inappréciable somme de références, précise dans sa préface combien la comparaison devient passionnante pour l'analyse. L'immense variété des livres primés répond en fait à une multiplicité de critères de jugement. Et il nous semble, quant à nous, aujourd'hui comme hier que les prix littéraires révèlent en clair l'optique de la société et de l'époque, propre à chaque pays sur ce qui est bon pour les enfants. Si les critères de choix sont plus pédagogiques ici, plus esthétiques et plus littéraires là, nous allons le voir, le but de tous les jurys des prix de littérature pour la jeunesse est toujours et partout d'encourager le développement d'une littérature de qualité tenant compte des intérêts et des aspirations spécifiques d'une nouvelle génération de lecteurs.

N.D.L.R : La revue Enfance publiée par les professeurs René Zazzo et Hélène Gratiot Alphandery aux Presses Universitaires de France) a présenté en son numéro double 3-4 1984 une importante étude de Janine Despinette préfacée par H. Gratiot Alphandery sur les Prix littéraires jeunesse, internationaux et nationaux français. Dix ans plus tard au colloque d'Eaubonne le professeur Perrot lui a demandé une communication sur son expérience de juré dans les nombreux prix auxquels elle a participés, qu'elle a animés, voire présidés.

Le CRILJ met à jour les listes des Prix et noms de leurs lauréats annuels. Pour se procurer la revue et les textes : CRILJ 49 rue de Chateaudun 75009 Paris.

Premiers prix livres jeunesse

Le premier prix créé : The John Newberry Medal l'a été aux USA, en 1922 sur l'initiative d'un éditeur américain Frederic Gershom Melcher, président de la firme Bowker and C°. La médaille était dessinée par le graveur René Paul Chambellan et remise dans le cadre de la Convention annuelle de l'American Library Association ; les sélections finales du jury, composé de personnalités, s'établissent à partir des suggestions des bibliothécaires spécialisées…

Le second prix créé : Prijs van de Provincie Antwerpen, l'a été en Belgique, en 1926 pour la défense de la littérature de langue flamande. La condition première exigée des concurrents étant d'être né dans la province d'Anvers, d'y vivre et d'écrire flamand. Le succès amènera en 1930 toutes les Vlaamse Provincies à se réunir pour développer l'expérience.

Le troisième en date sera en France en 1934 le Prix jeunesse, le premier décerné à un manuscrit.

Mathilde Leriche cofondatrice de la Bibliothèque de l'Heure Joyeuse à Paris a expliqué dans 50 ans de littérature pour la jeunesse (Magnard / Ecole des Loisirs) comment fut créé ce prix. L'idée en était venue à l'éditeur Michel Bourrelier, une idée neuve et originale à l'époque, pour susciter la création chez les écrivains assurés ainsi de voir leur oeuvre primée et éditée. Pour que ce prix jeunesse donne confiance au public adulte et qu'une certaine légitimation soit assurée à ces livres dans les milieux intellectuels, les promoteurs du Prix eurent l'idée de faire siéger dans le jury, à côté des bibliothécaires pour enfants et des amis enseignants intéressés par l'expérience… quelques personnalités très connues de ces milieux intellectuels.

Parmi ces personnalité figurait Paul Hazard, professeur de littérature comparée au Collège de France. Celui-ci sur un ton lyrique qui peut faire sourire aujourd'hui, décrivait en quelques lignes toute l'originalité de l'approche critique dans le cadre d'un prix littéraire de livres pour enfants. "On consultait des dossiers, on prenait des notes, de la pile des manuscrits, lourds ou légers, roses ou verts, on extrayait tel ouvrage qu'on voulait relire au bon endroit. Il y avait des charges, des retraites et d'amicales mêlées. Ah ! comme il est difficile au juste de discerner les mérites d'un livre pour enfants"

Tout était déjà dit ou presque…

Finalités et motivations des prix

Car comme j'ai essayé de le montrer dans l'étude que m'avait demandé H. Gratiot Alphandery pour le revue Enfance en 1984, la finalité des Prix de littérature pour la jeunesse a beaucoup évolué depuis les années 30.

L'évolution est venue par le fait même de la multiplication de ces prix et de leur localisation : les prix sont maintenant régionaux, nationaux, internationaux.

Les motivations qui conduisent à la création d'un prix de littérature pour la jeunesse sont forts diverses. Ce sont des motivations qui déterminent ó de fait ó le travail critique de celui ou de celle qui accepte la responsabilité d'être membre d'un jury.

Parmi ces motivations on retiendra d'abord la promotion intra-professionnelle dans le cadre techno-commercial des métiers du Livre et de l'Edition qui conduit à des challenges entre éditeurs et que ceux-ci placent sous l'égide d'instances professionnelles nationales ou internationales (foires de Bologne, Mexico, Leipzig… Salons du Livres divers…) Ensuite la nécessité ponctuelle de provoquer la création : cette motivation est parfois ressentie autant par les milieux des associations culturelles que par les producteurs de livres en France, les prix de littérature et de poésie du Ministère de la jeunesse et des sports, le prix graphique de l'association Loisirs Jeunes, les Octogones du CIELJ appartiennent à cette catégorie…

À l'étranger le prix Asahi, IBBY, le Prix Européen Pier Paolo Vergerio crée par l'université de Padoue, le prix de la critique Rolando Anzilloti créé par la Fondation Collodi, le grand prix de la BIB de Bratislava, le Premi internacional Catalonia d'illustration, prix d'illustration de TIBI/Theran, sont également de ce type à vocation nationale internationale.

Un autre motivation importante est le souci d'une promotion culturelle de certains thèmes socio-éducatifs liés aux activités de grandes institutions et organismes internationaux ou nationaux qui mettra en même temps en valeur leurs propres actions, les faisant connaître du grand public par la publicité que la presse, la radio, la télévision réserveront à leur prix : prix de la Fondation de France, prix Enfance du monde du Centre international de l'enfance.

Enfin une motivation réflexe de consommateurs devant l'étendue de l'offre du produit livre qu'a entraîné l'industrialisation de l'édition. Ainsi ont démarré toutes les sélections représentatives des mentalités, des goûts et des objectifs éducatifs de groupes d'utilisateurs spécifiques. Elles sont établies par des décideurs réagissant non plus en fonction d'une promotion de la littérature ni par rapport à la place du livre dans l'évolution de l'histoire littéraire et artistique mais dans une stricte attitude de médiation éducative entre une oeuvre et ses destinataires potentielles : les enfants.

Cette motivation apparaît à la base de la création de la plupart des prix régionaux et nationaux décernés ces dernières années.

Spécificité des nominations

A chaque motivation dans son originalité, correspond évidemment une approche sélective des livres très spécifique. Le prix et le public qu'il atteindra s'il réussit sa fonction promotionnelle, déterminent les choix à la fois des livres à mettre en compétition et … du type de jurés comme ils orienteront la lecture des oeuvres.

Lorsqu'on réunit tous les règlements des prix régionaux et nationaux français (mais il en est de même pour les prix décernés à l'étranger), on voit que la plupart des organisateurs ont pour volonté annoncée d'aider au bien-lire des enfants.

Conscients des enjeux de sauvegarde d'un patrimoine culturel en voie de disparition : la littérature… les jurys ont tous également le souci d'une littérature de qualité et ils souhaitent tous contribuer à une large diffusion des oeuvres de créateurs innovants.

Il est certain que depuis quelques années, la critique sélective et par conséquent positive, exercée ainsi en décentralisation avec les prix régionaux a largement contribué à la prise en considération et même à une certaine reconnaissance publique de l'évolution de la création littéraire et artistique dans l'édition spécialisée.

Elle a été (parallèlement au travail fait par les bibliothécaires pour enfants dans les animations et les rencontres avec les auteurs les illustrateurs) une voie efficace dans le processus d'initiation à une réflexion critique dans les milieux enseignants et éducatifs sur la littérature pour l'enfance et la jeunesse, et cela dans tous les pays.

A-t-elle conduit au plaisir de la colecture avec les enfants, cela est encore à étudier.

Mais elle a déjà provoqué des événements et des manifestations dans lesquels les enfants et les adultes se retrouvant partenaires ont pu découvrir des possibilités de communication.

Répercussions

Les répercussions de l'activité critique d'un jury de prix international qui se révèle occasion de confrontation de patrimoines littéraires et culturels à travers les récits et les images des pays participant à cette compétition sont à la fois ponctuelles spécifiques et diffuses.

Une compétition internationale conduit d'abord les membres du jury venant eux-mêmes de pays de culture différente à tenter une reconnaissance des ressemblances et des convergences dans les oeuvres présentées et découvrant les différences à essayer de comprendre mieux les formes d'expression des cultures encore inconnues…

Qui à l'occasion d'étudier d'un peu près l'évolution de la littérature pour la jeunesse dans le monde peut s'apercevoir que les éditeurs dans tous les pays pour faire connaître à leur jeune public des oeuvres représentatives d'une littérature étrangère à eux, s'appuient sur les choix faits par les jurys des prix internationaux.

Il est bon alors de prendre conscience aussi de la sérieuse responsabilité des comités nationaux de présélection de ces prix car c'est de la décision de ces comités de présélection que dépendra souvent la vie ou la mort d'une oeuvre qui peut-être, incluse dans leurs propositions pourrait faire le tour du monde pour le plaisir de lire des enfants. Là, la critique partiale et sectaire n'est pas de mise (l'est-elle jamais!) mais par contre l'exigence professionnelle et un sens éclectique sont absolument essentiels et aident à percevoir les possibilités de représentativité du travail d'un auteur ou d'un illustrateur.

Les approches critiques en notre domaine sont multiples et parce que notre champs d'étude est vaste, elles sont beaucoup plus complémentaires que redondantes, celle menée dans le cadre des compétitions littéraires dans un climat de curiosité ouverte, de compréhension réciproque dans un esprit de pluriculturalité et de pluridisciplinarité, est une expérience de responsabilité que je souhaite à beaucoup de vivre au moins une fois.