Les articles critiques


La naissance de la littérature de jeunesse, entre morceaux choisis et adaptations

Par Anna Maria Bernardinis
(Traduction: Nicole Gaben, professeur d'italien au Lycée de Martigues)

Une histoire de la littérature pour la jeunesse, entendons par là des ouvrages lus de façon volontaire ou obligée par des lecteurs non encore adultes, devrait être, de façon encore plus évidente et nécessaire qu'une histoire de la littérature, une histoire du rapport entre l'oeuvre et son destinataire. Une histoire en conséquence qui utilise et reflète à la fois les recherches socio-historiques sur l'enfance et l'adolescence, la psychologie et la pédagogie de ces périodes de maturation, les études d'anthropologie culturelle, de sciences politiques, sociales et juridiques. Les difficultés à dater avec certitude la naissance de la littérature pour la jeunesse sont la conséquence des différents critères d'évaluation utilisés dans les travaux produits jusqu'ici pour qualifier le destinataire de ces ouvrages: enfant dans son milieu familial ou en milieu scolaire; jeune enfant, enfant, adolescent, jeune adulte n'ayant pas encore atteint sa maturité; apprenti­lecteur, écoliers au caractère en formation, lecteur potentiel ou lecteur effectif... Chacune de ces qualifications est à son tour connotée de considérations sociales, économiques, psychologiques ou pédagogiques qui diffèrent tant par leurs prémisses que par le contexte historique et culturel qui les exprime. Il suffit de penser, par exemple, à l'évolution de concepts comme celui d'instruction, ou encore à ceux d'écolier, de famille ou, tout simplement, d'enfant.

Littérature éducative ou de jeunesse

Ces différentes interprétations se retrouvent toutefois résumées de façon plus ou moins explicite par la dimension éducative qui a toujours caractérisé la littérature destinée au lecteur enfant ou adolescent. D'où la tacite assimilation de la lecture pour la jeunesse à la lecture éducative ou, vice­versa, de la littérature éducative à la littérature pour la jeunesse; assimilation qui a inspiré et continue à inspirer les réflexions critiques et les tentatives historiographiques. Ainsi, considérer dans la production littéraire tout ce qui a été adapté ou approprié à un lecteur jeune, amène en fait à écrire l'histoire de la pratique scolaire dans ses contenus, ses méthodes, ses rythmes et ses objectifs ou encore celle de la vision de l'enfance et de l'adolescence qui sous­tend cette caractérisation. Dans la culture orale, qu'il s'agisse de la transmission du patrimoine mythique et narratif, de la mémorisation ou du passage à l'écrit qui ont pour finalité la conservation et la transmission de ce même patrimoine, il est rare qu'apparaisse un souci de critique ou de censure qui s'adresserait de façon spécifique au monde de l'enfance ou de l'adolescence.

Le modèle jésuite

Au contraire, on le sait, toute production littéraire écrite permet la censure et le choix anthologique de passages exemplaires d'auteurs considérés comme autorisés pour la valeur du style ou du contenu de leurs oeuvres (les auctores). Elle permet aussi l'adaptation, c'est­à­dire la rédaction d'un texte adapté à ce que l'on suppose être les capacités d'apprentissage, de mémorisation, de mimesis, de compréhension d'un lecteur enfant ou adolescent. Il est certain que la recherche de ce qui est adapté à ce public, c'est­à­dire le travail de sélection, de choix, de censure des lectures destinées aux jeunes (qu'ils soient ou non écoliers) commence à prévaloir à l'époque classique et à la Renaissance. Ce travail d'adaptation deviendra, grâce à la diffusion du modèle scolaire jésuite, une véritable règle. Ainsi, dans cette perspective, la lecture des passages ou des ouvrages adaptés à un jeune lecteur était jugée éducative dans la mesure où elle était garantie par la démarche analytique de l'apprentissage et de la mémorisation qui en résultait ainsi que par la pré­lecture (prae-lectio) qu'en faisait toujours l'enseignant, seul guide de la compréhension grammaticale et stylistique, c'est-à-dire de l'interprétation canonique du texte.

"Splendidissimi costumi"

A ce processus graduel et contrôlé d'acquisition de contenus littéraires valables en soi et appropriés, I'Humanisme et la Renaissance italienne attribuent également la propriété de former des habitudes morales et des comportements policés (une "honnête civilité"). Cette thèse, soutenue autrefois par Pier Paolo Vergerio (De ingenui moribus et liberalibus adulescentiae studiis, Padova, 1400­1402) a été reprise par de nombreux auteurs qui, comme Léon Battista Alberti (I libri della famiglia, Florence, 1432­1434) donnent comme finalité à l'étude littéraire l'acquisition de "manières magnifiques" (splendidissimi costumi). Dans la méthodologie de l'étude littéraire que nous pourrions définir comme classique, puisqu'elle se fonde sur l'autorité d'auteurs qui méritent d'être imités et interprétés (1), le jeune ou 1'enfant sont de fait identifiés à celui qui apprend la vie et la culture. La même progression, les mêmes rythmes contenus et finalités sont appliqués à l'adulte analphabète ou, aujourd'hui encore, à l'immigré qui doit apprendre la langue et les valeurs de la culture dans laquelle il se trouve plongé. A ces lectures adaptées on assigne donc un public qui soit susceptible d'une acquisition graduelle des savoirs et d'une appréciation des choix opérés en son nom. Il doit pouvoir démontrer, une fois le parcours d'apprentissage terminé, qu'il a assimilé ces textes et leurs contenus. Qu'il sache lire en est le signe, à condition de prendre ce terme dans la multiplicité de ses acceptations. Dans ce type de rapport entre le lecteur et la littérature, I'auteur de l'ouvrage n'est pas impliqué directement dans la mesure où c'est l'enseignant ou l'éducateur qui choisit et fait une lecture préalable (une prae­lectio), qui cherche ce qui dans l'oeuvre est adapté, ou qui l'adapte par une didactique appropriée aux capacités de l'élève que l'on veut éduquer et aux exigences de sa formation.

Le Télémaque de Fénelon

C'est un tout autre cas de figure quand l'auteur se fait explicitement éducateur, adaptant lui­même les thèmes, les finalités, la structure, l'écriture, les rythmes internes de l'oeuvre littéraire à un destinataire non adulte, dans le but de former son caractère et ses convictions. L'ouvrage de Fénelon, les très connues Aventures de Télémaque (1699), apparaît ici exemplaire. Bien qu'écrit pour un seul et bien réel destinataire, le Dauphin de France, avec des intentions de formation politique s'adressant à lui seul, le livre a connu un énorme succès et a été édité sans interruption jusqu'au début de notre siècle, signe que l'opération d'adaptation à un jeune public était réussie. La nouveauté de cette oeuvre ne réside pas dans la représentation d'un rapport éducatif idéal, celui qui s'établit entre Télémaque et son précepteur Mentor, mais dans le fait d'avoir construit le récit pour capter l'intérêt, la participation émotive, la curiosité intellectuelle et l'adhésion éthique du lecteur, c'est­à­dire pour gagner son assentiment. La littérature, dans une de ses formes les plus classiques ­ la péripétie du voyage ­ est reconnue avec Fénelon comme l'instrument le mieux à même d'obtenir la participation du jeune lecteur à un projet éducatif dont il ne découvrira le sens ultime et entier qu'à la fin de l'aventure. Le récit, dans ses intrigues passionnelles et dramatiques, utilise en effet avec adresse toutes les manifestations de la psychologie de l'adolescence, se développe dans une progression avisée d'une leçon de vie à une autre; dans la trame fantastique elle-même, il est réaliste et concret lorsqu'il décrit la vie sociale et met en représentation les caractères. L'écriture littéraire et le talent narratif ont ainsi pour finalité de capter l'entière participation du lecteur adolescent idéalement introduit dans une situation éducative prédéterminée et construite à sa mesure. Avec Fénelon naît la figure de l'homme de lettres qui raconte, qui invente aventures et personnages pour éduquer les jeunes lecteurs, adaptant les styles et les genres littéraires à leur psychologie. Du même coup s'explicite la prise de conscience du fait que la lecture des auteurs qui font autorité - les classiques ­ n'est pas suffisante pour éduquer: la lecture doit être motivée par un réel intérêt, par une participation plus profonde que celle qui se donne pour finalité la connaissance et la mémorisation. Il s'agit d'une lecture qui, non seulement se fait en des temps et des lieux non scolaires, mais qui demande en outre une approche et une interprétation individuelles. En effet, c'est l'intention éducative qui structure la narration; et le lecteur impliqué dans l'aventure ne peut qu'en accepter le sens implicite et se reconnaître plongé dans un itinéraire éducatif.

"... Que les enfants sucent les fables avec le lait"

Les procédés qui consistaient à choisir des textes et des passages d'ouvrages littéraires appropriés à l'enfant ou à l'adolescent comme celui qui, à partir de Fénelon, vise à adapter un genre et une écriture littéraire à un âge de lecture déterminé, ont toujours cours de nos jours. Tous deux, avec des stratégies différentes, poursuivaient un but éducatif plus ou moins explicite. Bien entendu, la conception que l'on se forge de " 1' adaptable " ou de ce qui peut être considéré comme un procédé d'adaptation ont été et sont encore influencés, tantôt par les différentes représentations que l'on a de l'enfance, tantôt par la fonction que l'on reconnaît à la littérature et à la poésie, tantôt par l'idée que l'on se fait de l'éducation et de l'enseignement. Ainsi, lorsque la Fontaine réécrit en langue française le patrimoine classique de la fable (16681671 ­1678­1679), le genre est déjà considéré comme adapté à l'enfance ("Platon souhaite que les enfants sucent les fables avec le lait"). Grâce à la clarté exemplaire de la représentation zoomorphique, à la linéarité narrative et au message éducatif repris dans la morale qui conclut ("le corps et l'âme de la fable"), La Fontaine peut affirmer qu'il a voulu seulement "égayer" l'inégalable simplicité des anciens. Il répond ainsi à la demande de son public qui souhaite de la nouveauté et de la gaieté. La littérature qui divertit devient donc un moyen pour transmettre à l'enfant ou à l'élève une vision morale, substantiellement passive dans son cas, qui anticipe l'expérience directe de la vie; l'effet est obtenu en adaptant les apologies classiques, exercice scolaire traditionnel, à un public nouveau, par une langue vivante et une versification innovatrice.

Perrault : la nécessité de l'adaptation

Une opération analogue sera réalisée par Perrault qui, dans ses Contes de ma mère l'oie (1697), élabore dans une forme splendide sur le plan artistique, des récits populaires ou des récits de veillées utilisant de multiples sources littéraires proches ou anciennes (Lo cunto de li cunti de Basile); il mésestime toutefois sa propre oeuvre dont un de ses contemporains dit que ce sont des "bagatelles auxquelles il s'est amusé autrefois pour réjouir ses enfants " (Dubos, d'après Soriano). Ultérieurement, dans la préface de l'édition des Contes en vers de 1675 il justifie le plaisir et le divertissement partagés par le père et ses enfants à la lecture de cette merveilleuse narration: il explique la nécessité de l'adaptation par le fait que les enfants "ne sont encore capables de goûter les vérités solides et dénuées de tout agrément" et que donc il est bon que les parents les leur fassent "aimer et si cela se peut dire, de les leur faire avaler en les enveloppant dans des récits agréables et proportionnés à la faiblesse de leur âge et à la petitesse de leur esprit".

En prenant en considération la spécificité du public des enfants et des adolescents, les poètes et les narrateurs sont amenés donc à considérer le plaisir et le divertissement offerts par les lectures comme un ingrédient éducatif. Ceci permet d'élargir la gamme des genres entre lesquels choisir, d'accepter le populaire, le fantastique, l'exotique, le quotidien pourvu qu'ils soient convenablement adaptés pour fournir des exemples et des leçons utiles pour entrer préparé dans la lice de la vie adulte.

La brièveté et la simplicité structures du récit, l'âge des protagonistes accordé à celui des lecteurs, l'évidence de la proposition morale ou instructive, l'agrément du style, ont été par conséquent considérés comme des caractères particuliers de la littérature offerte au jeune public. L'édition s'y est bien vite adaptée par les illustrations, le format et les caractères typographiques des textes, par l'offre d'une presse périodique spécifique capable de former un goût particulier et une compétence de lecture (Der Kinderfreund, ein Wochenblatt, Leipzig, 1772­75; L'ami des enfants, Paris, 1782 et L'Ami des adolescents, Paris 1784; L'Amico dei fanciulli, Milan,1812).

La scolarité obligatoire, l'attention plus grande des familles, la diffusion des librairies et des bibliothèques ont multiplié les opérations d'adaptation de la littérature au jeune public, en même temps que l'élaboration de morceaux choisis d'oeuvres appropriées. Malheureusement, dans la plupart des cas, plutôt que d'inventer des formes, des styles, des finalités littéraires valables pour un public jeune, on s'est surtout attaché à rendre moins évident et plus efficace l'objectif éducatif.

Actuellement, la diminution du nombre des lecteurs et du goût de la lecture personnelle a accentué la recherche de stratégies faites pour que le lecteur s'approche de l'oeuvre littéraire et s'y attache. Les auteurs eux­mêmes y participent lorsqu'ils illustrent les valeurs de leurs oeuvres et induisent les modalités de lecture de leurs textes. Un réseau très dense de médiateurs culturels tente de susciter ou de stimuler les motivations les plus diverses et toute la gamme des intérêts et des curiosités des jeunes. La diffusion de telles préoccupations stratégiques a fait oublier que l'éducation n'est pas la simple acquisition, même parée d'attraits amusants, de valeurs exemplaires et de compétences. Il est bien difficile de promouvoir la capacité de lecture personnelle si les narrateurs et les poètes continuent de vouloir être considérés comme des éducateurs et aujourd'hui comme des médiateurs, s'ils utilisent l'écriture littéraire pour persuader plutôt que pour exalter la capacité inventive et innovatrice de l'homme.

(1) On retrouve là, développées et actualisées, les positions critiques de Platon et d'Aristote, et la distinction qui en découle, des publics particuliers.